Confraternité Saint-Pierre Catéchèse pétrinienne du Pape Benoît XVI

La Chaire de Saint Pierre (22 février 2006)

Pierre, le pêcheur (17 mai 2006)

Pierre, l’Apôtre (24 mai 2006)

Pierre, le Roc (7 juin 2006)

Emprisonnement et libération de Pierre (9 mai 2012)

La Chaire de Pierre, don du Christ à son Eglise

Audience générale, mercredi 22 février 2006

Chers frères et soeurs!

La liturgie latine célèbre aujourd'hui la fête de la Chaire de Saint-Pierre. Il s'agit d'une tradition très ancienne, attestée à Rome dès le IV siècle, par laquelle on rend grâce à Dieu pour la mission confiée à l'Apôtre Pierre et à ses successeurs. La "chaire", en latin "cathedra", est littéralement le siège fixe de l'Evêque, placé dans l'église mère d'un diocèse, qui pour cette raison est appelée "cathédrale", et elle est le symbole de l'autorité de l'Evêque et, en particulier, de son "magistère", c'est-à-dire de l'enseignement évangélique que, en tant que Successeur des Apôtres, il est appelé à garder et à transmettre à la communauté chrétienne. Lorsque l'Evêque prend possession de l'Eglise particulière qui lui a été confiée, il s'assoit sur la chaire en portant la mitre et en tenant la crosse. De ce siège, il guidera, en tant que maître et pasteur, le chemin des fidèles dans la foi, dans l'espérance et dans la charité.

Quelle fut donc la "chaire" de saint Pierre? Choisi par le Christ comme "roc" sur lequel édifier l'Eglise (cf. Mt 16, 18), il commença son ministère à Jérusalem, après l'Ascension du Seigneur et la Pentecôte. Le premier "siège" de l'Eglise fut le Cénacle, et il est probable que dans cette salle, où Marie, la Mère de Jésus, pria elle aussi avec les disciples, une place spéciale ait été réservée à Simon Pierre. Par la suite, le Siège de Pierre devint Antioche, ville située sur le fleuve Oronte, en Syrie, aujourd'hui en Turquie, et à cette époque troisième grande ville de l'empire romain après Rome et Alexandrie d'Egypte. Pierre fut le premier Evêque de cette ville, évangélisée par Barnabé et Paul, où "pour la première fois les disciples reçurent le nom de chrétiens" (Ac 11, 26), où est donc né le nom de chrétiens pour nous, si bien que le Martyrologe romain, avant la réforme du calendrier, prévoyait également une célébration spécifique de la Chaire de Pierre à Antioche. De là, la Providence conduisit Pierre à Rome. Nous avons donc le chemin de Jérusalem, Eglise naissante, à Antioche, premier centre de l'Eglise rassemblée par les païens et encore unie également avec l'Eglise provenant des Juifs. Ensuite, Pierre se rendit à Rome, centre de l'Empire symbole de l'"Orbis" - l'"Urbs" qui exprime l'"Orbis", la terre -, où il conclut par le martyre sa course au service de l'Evangile. C'est pourquoi au siège de Rome, qui avait reçu le plus grand honneur, échut également la tâche confiée par le Christ à Pierre d'être au service de toutes les Eglises particulières pour l'édification et l'unité du Peuple de Dieu tout entier.

Après ces migrations de saint Pierre, le siège de Rome fut ainsi reconnu comme celui du Successeur de Pierre, et la "chaire" de son Evêque représenta celle de l'Apôtre chargé par le Christ de paître tout son troupeau. C'est ce qu'attestent les plus anciens Pères de l'Eglise, comme par exemple saint Irénée, Evêque de Lyon, mais qui était originaire d'Asie mineure, qui dans son traité Contre les hérésies, décrit l'Eglise de Rome comme la "plus grande et la plus ancienne, connue de tous;... fondée et constituée à Rome par les deux très glorieux Apôtres Pierre et Paul"; et il ajoute: "Avec cette Eglise, en raison de son éminente supériorité, doit s'accorder l'Eglise universelle, c'est-à-dire les fidèles qui sont partout" (III, 3 2-3). Tertullien, quant à Lui, affirme un peu plus tard: "Que cette Eglise de Rome est bienheureuse! Ce furent les Apôtres eux-mêmes qui lui donnèrent, en versant leur sang, la doctrine dans sa totalité" (De la prescription des hérétiques, n. 36). La chaire de l'Evêque de Rome représente donc non seulement son service à la communauté romaine, mais aussi sa mission de guide du Peuple de Dieu tout entier.

Célébrer la "Chaire" de Pierre, comme nous le faisons aujourd'hui, signifie donc attribuer à celle-ci une profonde signification spirituelle et y reconnaître un signe privilégié de l'amour de Dieu, Pasteur bon et éternel, qui veut rassembler toute son Eglise et la guider sur la voie du salut. Parmi les nombreux témoignages des Pères, j'ai plaisir à rapporter celui de saint Jérôme, tiré de l'une de ses lettres, adressée à l'Evêque de Rome, qui est particulièrement intéressante, car elle fait une référence explicite à la "chaire" de Pierre, en la présentant comme havre sûr de vérité et de paix. Jérôme écrit ce qui suit: "J'ai décidé de consulter la Chaire de Pierre, où l'on trouve la foi que la parole d'un Apôtre a exaltée; je viens à présent demander une nourriture pour mon âme, là où je reçus autrefois le vêtement du Christ. Je ne crois en aucun autre primat que celui du Christ; c'est pourquoi je me mets en communion avec ta béatitude, c'est-à-dire avec la chaire de Pierre. Je sais que l'Eglise est édifiée sur cette pierre" (Les lettres I, 15, 1-2).

Chers frères et soeurs, dans l'abside de la Basilique Saint-Pierre, comme vous le savez, se trouve le monument de la Chaire de l'Apôtre, oeuvre de maturité du Bernin, réalisée sous la forme d'un grand trône de bronze, soutenu par les statues de quatre docteurs de l'Eglise, deux d'Occident, saint Augustin et saint Ambroise, et deux d'Orient, saint Jean Chrysostome et saint Athanase. Je vous invite à vous arrêter devant cette oeuvre suggestive, qu'il est aujourd'hui possible d'admirer décorée par de nombreux cierges, et à prier en particulier pour le ministère que Dieu m'a confié. En levant le regard vers le vitrail d'albâtre qui s'ouvre précisément au-dessus de la Chaire, invoquez l'Esprit Saint, afin qu'il soutienne toujours par sa lumière et par sa force mon service quotidien à toute l'Eglise. Je vous remercie de tout coeur de cela, ainsi que de votre pieuse attention.

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Pierre, le pêcheur

Audience générale, mercredi 17 mai 2006

Chers frères et sœurs,

Dans la nouvelle série de catéchèses, nous avons tout d'abord cherché à mieux comprendre ce qu'est l'Eglise, quelle est l'idée que le Seigneur se fait de cette nouvelle famille. Nous avons ensuite dit que l'Eglise existe dans les personnes. Et nous avons vu que le Seigneur a confié cette nouvelle réalité, l'Eglise, aux douze Apôtres. A présent, nous voulons les voir un par un, pour comprendre à travers les personnes ce que signifie vivre l'Eglise, ce que signifie suivre Jésus. Commençons par saint Pierre.

Après Jésus, Pierre est le personnage le plus célèbre et le plus cité dans les écrits du Nouveau Testament:  il est mentionné 154 fois avec le surnom de Pétros, "pierre", "roc", qui est la traduction en grec du nom araméen qui lui a été directement donné par Jésus, Kefa, attesté neuf fois, en particulier dans les lettres de Paul; on doit ensuite ajouter le nom fréquemment utilisé Simòn (75 fois), qui est la forme grécisée de son nom juif original Simeòn (2 fois:  Actes 15, 14; 2 P 1, 1). Fils de Jean (cf. Jn 1, 42) ou, dans la forme araméenne, bar-Jona, fils de Jonas (cf. Mt 16, 17), Simon était de Béthsaïde (cf. Jn 1, 44), une petite ville à l'est de la mer de Galilée, dont provenaient également Philippe et naturellement André, frère de Simon. Sa façon de parler trahissait l'accent de Galilée. Lui aussi, comme son frère, était pêcheur:  avec la famille de Zébédée, père de Jacques et de Jean, il dirigeait une petite activité de pêche sur le Lac de Génésareth (cf. Lc 5, 10). Il devait donc jouir d'une certaine aisance économique et était animé par un intérêt religieux sincère, par un désir de Dieu - il désirait que Dieu intervienne dans le monde - un désir qui le poussa à se rendre avec son frère jusqu'en Judée pour suivre la prédication de Jean le Baptiste (Jn 1, 35-42).

C'était un juif croyant, pratiquant, confiant dans la présence agissante de Dieu dans l'histoire de son peuple, et attristé de ne pas en voir l'action puissante dans les événements dont il était alors  le  témoin. Il était marié et sa belle-mère, guérie un jour par Jésus, vivait dans la ville de Capharnaüm, dans la maison où Simon logeait lui aussi lorsqu'il était dans cette ville (cf. Mt 8, 14sq; Mc 1, 29sq; Lc 4, 38sq). De récentes fouilles archéologiques ont permis de mettre à jour, sous le pavement en mosaïque octogonal d'une petite église byzantine, les traces d'une église plus antique installée dans cette maison, comme l'attestent les inscriptions comportant des invocations à Pierre. Les Evangiles nous informent que Pierre appartient aux quatre premiers disciples du Nazaréen (cf. Lc 5, 1-11), auxquels s'en ajoute un cinquième, selon la coutume de chaque Rabbi d'avoir cinq disciples (cf. Lc 5, 27:  appel de Levi). Lorsque Jésus passera de cinq à douze disciples (cf. Lc 9, 1-6), la nouveauté de sa mission sera claire:  Il n'est pas un rabbin parmi tant d'autres, mais il est venu rassembler l'Israël eschatologique, symbolisé par le nombre douze, qui était celui des tribus d'Israël.

Simon apparaît dans les Evangiles avec un caractère décidé et impulsif; il est disposé à faire valoir ses propres raisons, même par la force (que l'on pense à l'usage de l'épée au Jardin des Oliviers:  cf. Jn 18, 10sq). Dans le même temps, il est parfois naïf et peureux, mais cependant honnête, jusqu'au repentir le plus sincère (cf. Mt 26, 75). Les Evangiles permettent d'en suivre pas à pas l'itinéraire spirituel. Le point de départ est l'appel de Jésus. Il a lieu un jour quelconque, alors que Pierre est occupé à son travail de pêcheur. Jésus se trouve sur les rives du lac de Génésareth et la foule se bouscule autour de lui pour l'écouter. Le nombre des auditeurs crée un certain malaise. Le Maître voit deux barques ancrées au bord de la rive; les pêcheurs sont descendus et lavent les filets. Il demande alors à monter sur la barque, celle de Simon, et le prie de s'éloigner de la terre. S'étant assis sur cette chaire improvisée, il se met à enseigner les foules de la barque (cf. Lc 5, 1-3). Et ainsi, la barque de Pierre devient la Chaire de Jésus. Lorsqu'il a fini de parler, il dit à Simon:  "Avance au large, et jetez les filets pour prendre du poisson". Simon répond:  "Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre; mais, sur ton ordre, je vais jeter les filets" (Lc 5, 4-5). Jésus, qui était menuisier, n'était pas un expert en pêche:  pourtant, Simon le pêcheur se fie à ce Rabbi, qui ne lui donne pas de réponse mais l'appelle à avoir confiance. Sa réaction devant la pêche miraculeuse est d'émerveillement et d'agitation:  "Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur" (Lc 5, 8). Jésus répond en l'invitant à la confiance et à s'ouvrir à un projet qui dépasse toutes ses perspectives:  "Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras" (Lc 5, 10). Pierre ne pouvait pas encore imaginer qu'un jour, il serait arrivé à Rome et aurait été ici "pêcheur d'hommes", pour le Seigneur. Il accepte cet appel surprenant, de se laisser entraîner dans cette grande aventure:  il est généreux, il reconnaît ses limites, mais il croit en celui qui l'appelle et suit le rêve de son coeur. Il dit oui - un oui courageux et généreux -, et devient le disciple de Jésus.

Pierre vivra un autre moment significatif de son chemin spirituel aux alentours de Césarée de Philippe, lorsque Jésus pose une question précise aux disciples:  "Pour les gens, qui suis-je?" (Mc 8, 27). Jésus ne se contente cependant pas de la réponse par ouï-dire. Il attend de la part de ceux qui ont accepté de s'engager personnellement avec Lui une prise de position personnelle. C'est pourquoi, il insiste:  "Pour vous, qui suis-je?" (Mc 8, 29). Et Pierre répond également au nom des autres:  "Tu es le Christ" (ibid.), c'est-à-dire le Messie. Cette réponse de Pierre, "ce n'est pas la chair et le sang qui [lui] ont révélé cela", mais elle lui fut donnée par le Père qui est aux cieux (cf. Mt 16, 17), et elle contient comme en germe la future confession de foi de l'Eglise. Toutefois, Pierre n'avait pas encore compris le contenu profond de la mission messianique de Jésus, le nouveau sens de cette parole:  Messie. Il le démontre peu après, en laissant comprendre que le Messie qu'il poursuit dans ses rêves est très différent du véritable projet de Dieu. Devant l'annonce de la passion, il se scandalise et proteste en suscitant la vive réaction de Jésus (cf. Mc 8, 32-33). Pierre veut un Messie "homme divin", qui accomplisse les attentes des gens en imposant sa puissance à tous:  c'est également notre désir que le Seigneur impose sa puissance et transforme immédiatement le monde; Jésus se présente comme le "Dieu humain", le serviteur de Dieu, qui bouleverse les attentes de la foule en prenant un chemin d'humilité et de souffrance. C'est la grande alternative, que nous aussi, nous devons toujours apprendre à nouveau:  privilégier nos propres attentes en repoussant Jésus ou accueillir Jésus dans la vérité de sa mission et mettre de côté les attentes trop humaines. Pierre - impulsif comme il l'est - n'hésite pas à prendre Jésus à part et à lui faire des reproches. La réponse de Jésus anéantit toutes ses fausses attentes, lorsqu'il le rappelle à la conversion et à le suivre:  "Passe derrière moi, Satan! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes" (Mc 8, 33). Ce n'est pas à toi de m'indiquer la route, moi, je choisis mon chemin, et toi, remets-toi à ma suite.

Pierre apprend ainsi ce que signifie véritablement suivre Jésus. C'est son deuxième appel, semblable à celui d'Abraham dans Gn 22, après celui de Gn 12:  "Si quelqu'un veut marcher derrière moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix, et qu'il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra; mais celui qui perdra sa vie pour moi et pour l'Evangile la sauvera" (Mc 8, 34-35). C'est la loi exigeante de la sequela Christi:  il faut savoir renoncer, si nécessaire, au monde entier pour sauver les vraies valeurs, pour sauver son âme, pour sauver la présence de Dieu dans le monde (cf. Mc 8, 36-37). Bien qu'avec difficulté, Pierre accueille l'invitation et poursuit son chemin sur les traces du Maître.

Et il me semble que ces diverses conversions de saint Pierre et sa figure tout entière sont un grand réconfort et un grand enseignement pour nous. Nous aussi, nous avons le désir de Dieu, nous aussi, nous voulons être généreux, mais nous aussi, nous attendons que  Dieu soit fort dans le monde et transforme immédiatement le monde selon nos idées, selon les besoins que nous constatons. Dieu choisit une autre voie.  Dieu  choisit  la  voie de la transformation des coeurs dans la souffrance et dans l'humilité. Et nous, comme Pierre, nous devons toujours nous convertir à nouveau. Nous devons suivre Jésus et non pas le précéder:  c'est  Lui  qui  nous montre la route. Ainsi, Pierre nous dit:  Tu penses connaître la recette et devoir transformer le christianisme, mais c'est le Seigneur qui connaît le chemin. C'est le Seigneur qui me dit, qui te dit:  Suis-moi! Et nous devons avoir le courage et l'humilité de suivre Jésus, car Il est le Chemin, la Vérité, et la Vie.

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Pierre, l'Apôtre

Audience générale, mercredi 24 mai 2006

Chers frères et soeurs,

Dans ces catéchèses, nous méditons sur l'Eglise. Nous avons dit que l'Eglise vit dans les personnes et, dans la dernière catéchèse, nous avons donc commencé à méditer sur les figures de chaque apôtre, en commençant par saint Pierre. Nous avons vu deux étapes décisives de sa vie:  l'appel sur les rives du Lac de Galilée, puis la confession de foi:  "Tu es le Christ, le Messie". Une confession, avons-nous dit, encore insuffisante, à ses débuts et qui est toutefois ouverte. Saint Pierre se place sur un chemin de "sequela". Ainsi, cette confession initiale contient déjà en elle, comme en germe, la future foi de l'Eglise. Aujourd'hui, nous voulons considérer deux autres événements importants de la vie de saint Pierre:  la multiplication des pains - nous avons entendu dans le passage qui vient d'être lu la question du Seigneur et la réponse de Pierre - et ensuite le Seigneur qui appelle Pierre à être pasteur de l'Eglise universelle.

Commençons par l'épisode de la multiplication des pains. Vous savez que la foule avait écouté le Seigneur pendant des heures. A la fin, Jésus dit:  ils sont fatigués, ils ont faim, nous devons donner à manger à ces gens. Les apôtres demandent:  mais comment? Et André, le frère de Pierre, attire l'attention de Jésus sur un jeune garçon, qui portait avec lui cinq pains et deux poissons. Mais cela est bien peu pour tant de personnes, disent les Apôtres. Alors le Seigneur fait asseoir la foule et distribuer ces cinq pains et ces deux poissons. Et tous se rassasient. Le Seigneur charge même les Apôtres, et parmi eux Pierre, de recueillir les restes abondants:  douze paniers de pain (cf. Jn 6, 12, 13). Par la suite, la foule, voyant ce miracle, - qui semble être le renouvellement, tant attendu, d'une nouvelle "manne", du don du pain du ciel - veut en faire son roi. Mais Jésus n'accepte pas et se retire sur la montagne, pour prier tout seul. Le jour suivant, sur l'autre rive du lac, dans la synagogue de Capharnaüm, Jésus interpréta le miracle,  -  non  dans  le sens d'une royauté sur Israël avec un pouvoir de ce monde de la façon espérée par la foule, mais dans le sens d'un don de soi:  "Le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde" (Jn 6, 51). Jésus annonce la croix, et avec la croix, la véritable multiplication des pains, le pain eucharistique - sa façon absolument nouvelle d'être roi, une façon totalement contraire aux attentes des gens.

Nous pouvons comprendre que ces paroles du Maître - qui ne veut pas accomplir chaque jour une multiplication des pains, qui ne veut pas offrir à Israël un pouvoir de ce monde, - apparaissent véritablement difficiles, et même inacceptables pour les gens. "Il donne sa chair":  qu'est-ce que cela signifie? Pour les disciples aussi, ce que Jésus dit à ce moment-là apparaît inacceptable. C'était et c'est pour notre coeur, pour notre mentalité, un discours "dur", qui met la foi à l'épreuve (cf. Jn 6, 60). Beaucoup de disciples se rétractèrent. Ils voulaient quelqu'un qui renouvelle réellement l'Etat d'Israël, de son peuple, et non pas quelqu'un qui disait:  "Je donne ma chair". Nous pouvons imaginer que les paroles de Jésus étaient difficiles également pour Pierre, qui à Césarée de Philippe, s'était opposé à la prophétie de la croix. Et toutefois, lorsque Jésus demanda aux Douze:  "Voulez-vous partir, vous aussi?", Pierre réagit avec l'élan de son coeur généreux, guidé par l'Esprit Saint. Au nom de tous, il répondit par les paroles immortelles, qui sont aussi les nôtres:  "Seigneur, vers qui pourrions-nous aller? Tu as les paroles de la vie  éternelle.  Quant  à  nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint, le Saint de Dieu" (cf. Jn 6, 66-69).

Ici, comme à Césarée, Pierre entame à travers ses paroles la confession de foi christologique de l'Eglise et devient également la voix des autres Apôtres et de nous, croyants de tous les temps. Cela ne veut pas dire qu'il avait déjà compris le mystère du Christ dans toute sa profondeur. Sa foi était encore à ses débuts, une foi en marche; il ne serait arrivé à la véritable plénitude qu'à travers l'expérience des événements pascals. Mais toutefois, il s'agissait déjà de foi, une foi ouverte aux réalités plus grandes - ouverte surtout parce que ce n'était pas une foi en quelque chose, c'était une foi en Quelqu'un:  en Lui, le Christ. Ainsi, notre foi également est toujours une foi qui commence et nous devons encore accomplir un grand chemin. Mais il est essentiel que ce soit une foi ouverte et que nous nous laissions guider par Jésus, car non seulement Il connaît le Chemin, mais il est le Chemin.

Cependant, la générosité impétueuse de Pierre ne le sauve pas des risques liés à la faiblesse humaine. Du reste, c'est ce que nous aussi, nous pouvons reconnaître sur la base de notre vie. Pierre a suivi Jésus avec élan, il a surmonté l'épreuve de la foi, en s'abandonnant à Lui. Toutefois, le moment vient où lui aussi cède à la peur et chute:  il trahit le Maître (cf. Mc 14, 66-72). L'école de la foi n'est pas une marche triomphale, mais un chemin parsemé de souffrances et d'amour, d'épreuves et de fidélité à renouveler chaque jour. Pierre, qui avait promis une fidélité absolue, connaît l'amertume et l'humiliation du reniement:  le téméraire apprend l'humilité à ses dépends. Pierre doit apprendre lui aussi à être faible et à avoir besoin de pardon. Lorsque finalement son masque tombe et qu'il comprend la vérité de son coeur faible de pécheur croyant, il éclate en sanglots de repentir libérateurs. Après ces pleurs, il est désormais prêt pour sa mission.

Un matin de printemps, cette mission lui sera confiée par Jésus ressuscité. La rencontre aura lieu sur les rives du lac de Tibériade. C'est l'évangéliste Jean qui nous rapporte le dialogue qui a lieu en cette circonstance entre Jésus et Pierre. On y remarque un jeu de verbes très significatif. En grec, le verbe "filéo" exprime l'amour d'amitié, tendre mais pas totalisant, alors que le verbe "agapáo" signifie l'amour sans réserves, total et inconditionné. La première fois, Jésus demande à Pierre:  "Simon... m'aimes-tu (agapls-me)" de cet amour total et inconditionné (Jn 21, 15)? Avant l'expérience de la trahison, l'Apôtre aurait certainement dit:  "Je t'aime (agapô-se) de manière inconditionnelle". Maintenant qu'il a connu la tristesse amère de l'infidélité, le drame de sa propre faiblesse, il dit avec humilité:  "Seigneur, j'ai beaucoup d'amitié pour toi (filô-se)", c'est-à-dire "je t'aime de mon pauvre amour humain". Le Christ insiste:  "Simon, m'aimes-tu de cet amour total que je désire?". Et Pierre répète la réponse de son humble amour humain:  "Kyrie, filô-se", "Seigneur, j'ai beaucoup d'amitié pour toi, comme je sais aimer". La troisième fois, Jésus dit seulement à Simon:  "Fileîs-me?, "As-tu de l'amitié pour moi?". Simon comprend que son pauvre amour suffit à Jésus, l'unique dont il est capable, mais il est pourtant attristé que le Seigneur ait dû lui parler ainsi. Il répond donc:  "Seigneur, tu sais tout:  tu sais combien j'ai d'amitié pour toi" (filô-se)". On pourrait dire que Jésus s'est adapté à Pierre, plutôt que Pierre à Jésus! C'est précisément cette adaptation divine qui donne de l'espérance au disciple, qui a connu la souffrance de l'infidélité. C'est de là que naît la confiance qui le rendra capable de la sequela Christi jusqu'à la fin:  "Jésus disait cela pour signifier par quel genre de mort Pierre rendrait gloire à Dieu. Puis il lui dit encore:  "Suis-moi"" (Jn 21, 19).

A partir de ce jour, Pierre a "suivi" le Maître avec la conscience précise de sa propre fragilité; mais cette conscience ne l'a pas découragé. Il savait en effet pouvoir compter sur la présence du Ressuscité à ses côtés. De l'enthousiasme naïf de l'adhésion initiale, en passant à travers l'expérience douloureuse du reniement et des pleurs de la conversion, Pierre est arrivé à mettre sa confiance en ce Jésus qui s'est adapté à sa pauvre capacité d'amour. Et il nous montre ainsi le chemin à nous aussi, malgré toute notre faiblesse. Nous savons que Jésus s'adapte à notre faiblesse. Nous le suivons, avec notre pauvre capacité d'amour et nous savons que Jésus est bon et nous accepte. Cela a été pour Pierre un long chemin qui a fait de lui un témoin fiable, "pierre" de l'Eglise, car constamment ouvert à l'action de l'Esprit de Jésus. Pierre lui-même se qualifiera de:  "témoin de la passion du Christ, et je communierai à la gloire qui va se révéler" (1 P 5, 1). Lorsqu'il écrira ces paroles, il sera désormais âgé, en route vers la conclusion de sa vie qu'il scellera par le martyre. Il sera alors en mesure de décrire la joie véritable et d'indiquer où on peut la puiser:  la source est le Christ, auquel on croit et que l'on aime avec notre foi faible mais sincère, malgré notre fragilité. C'est pourquoi, il écrira aux chrétiens de sa communauté, et il nous le dit à nous aussi:  "Lui que vous aimez sans l'avoir vu, en qui vous croyez sans le voir encore; et vous tressaillez d'une joie inexprimable qui vous transfigure, car vous allez obtenir votre salut qui est l'aboutissement de votre foi" (1 P 1, 8-9).

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Pierre, le roc sur lequel le Christ a fondé l'Eglise

Audience générale, mercredi 7 juin 2006

Chers frères et soeurs,

Nous reprenons les catéchèses hebdomadaires que nous avons commencées ce printemps. Dans la dernière, il y a quinze jours, j'ai parlé de Pierre comme du premier des Apôtres. Nous voulons aujourd'hui revenir encore une fois sur cette grande et importante figure de l'Eglise. L'évangéliste Jean, racontant la première rencontre de Jésus avec Simon, frère d'André, souligne un fait singulier:  Jésus, "posa son regard sur lui et dit:  "Tu es Simon, fils de Jean; tu t'appelleras Képha" (ce qui veut dire:  pierre)" (Jn 1, 42). Jésus n'avait pas l'habitude de changer le nom de ses disciples:  à l'exception de la dénomination de "fils du tonnerre", adressée dans une circonstance précise aux fils de Zébédée (cf. Mc 3, 17) et qui ne fut plus utilisée par la suite, Il n'a jamais attribué un nouveau nom à l'un de ses disciples. Il l'a fait en revanche avec Simon, l'appelant Kepha, un nom qui fut ensuite traduit en grec Petros, en latin Petrus, et il fut traduit précisément parce qu'il ne s'agissait pas seulement d'un nom; c'était un "mandat", que Petrus recevait de cette façon du Seigneur. Le nouveau nom Petrus reviendra plusieurs fois dans les Evangiles et finira par supplanter le nom originel Simon.

Cette information acquiert une importance  particulière  si  l'on tient compte du fait que, dans l'Ancien Testament, le changement du nom préfigurait en général une mission qui est confiée (cf. Gn 17, 5; 32, 28sq. etc.). De fait, la volonté du Christ d'attribuer à Pierre une importance particulière au sein du Collège apostolique résulte de nombreux indices:  à Capharnaüm, le Maître  va  loger dans la maison de Pierre (Mc 1, 29); lorsque la foule se presse autour de lui sur les rives du lac de Génésareth, entre les deux barques qui y sont amarrées, Jésus choisit celle de Simon (Lc 5, 3); lorsque, dans des circonstances particulières, Jésus ne se fait accompagner que par trois disciples, Pierre est toujours rappelé comme le premier du groupe:  c'est le cas lors de la résurrection de la fille de Jaïre (cf. Mc 5, 37; Lc 8, 51), de la Transfiguration (cf. Mc 9, 2; Mt 17, 1; Lc 9, 28) et enfin, au cours de l'agonie dans le Jardin du Gethsémani (cf. Mc 14, 33; Mt 26, 37). Et encore:  c'est à Pierre que s'adressent les percepteurs de la taxe du Temple, et le Maître paie pour lui-même et pour Pierre uniquement (cf. Mt 17, 24-27); c'est à Pierre qu'Il lave les pieds en premier lors de la Dernière Cène (cf. Jn 13, 6) et c'est seulement pour lui qu'il prie afin que sa foi ne disparaisse pas et qu'il puisse ensuite confirmer en celle-ci les autres disciples (cf. Lc 22, 30-31).

Du reste, Pierre lui-même est conscient de sa position particulière:  c'est lui qui souvent, également au nom des autres, parle en demandant l'explication d'une parabole difficile (Mt 15, 15), ou le sens exact d'un précepte (Mt 18, 21), ou bien encore la promesse formelle d'une récompense (Mt 19, 27). C'est lui en particulier qui résout certaines situations embarrassantes en intervenant au nom de tous. Ainsi, lorsque Jésus,  attristé  en raison de l'incompréhension de la foule après le discours sur le "pain de vie", demande:  "Voulez-vous partir vous aussi?", la réponse de Pierre est ferme:  "Seigneur, vers qui pourrions-nous aller? Tu as les paroles de la vie éternelle" (cf. Jn 6, 67-69). C'est également de manière décidée qu'il prononce la profession de foi, encore au nom des Douze, dans les environs de Césarée de Philippe. A Jésus qui demande:  "Et vous, que dites-vous? Pour vous, qui suis-je?", Pierre répond:  "Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant!" (Mt 16, 15-16). En réponse, Jésus prononce alors la déclaration solennelle qui définit, une fois pour toutes, le rôle de Pierre dans l'Eglise:  "Et moi, je te le déclare:  Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise... Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux:  tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux" (Mt 16, 18-19). Les trois métaphores auxquelles Jésus a recours sont en elles-mêmes très claires:  Pierre sera le fondement rocheux sur lequel reposera l'édifice de l'Eglise; il aura les clefs du Royaume des cieux pour ouvrir ou fermer à qui lui semblera juste; enfin, il pourra lier ou délier, au sens où il pourra établir ou interdire ce qu'il con-sidérera nécessaire pour la vie de l'Eglise, qui est et qui demeure au Christ. Elle est toujours l'Eglise du Christ, et non de Pierre. C'est ainsi qu'est décrit par des images d'une évidence plastique ce que la réflexion successive appellera le "primat de juridiction".

Cette position de prééminence que Jésus a voulu conférer à Pierre se retrouve également après la résurrection:  Jésus charge les femmes d'en porter l'annonce à Pierre, de manière distincte par rapport aux autres Apôtres (cf. Mc 16, 7); c'est à lui et à Jean que s'adresse Marie-Madeleine pour informer que la pierre a été déplacée devant l'entrée du sépulcre (cf. Jn 20, 2) et Jean lui cédera le pas lorsque tous les deux arriveront devant la tombe vide (cf. Jn 20, 4-6); ce sera ensuite Pierre, parmi les Apôtres, le premier témoin d'une apparition du Ressuscité (cf. Lc 24, 34; 1 Co 15, 5). Son rôle, clairement souligné (cf. Jn 20, 3-10), marque la continuité entre la prééminence qu'il a eue dans le groupe apostolique et la prééminence qu'il continuera à avoir au sein de la communauté née avec les événements pascals, comme l'atteste le livre des Actes (cf. 1, 15-26; 2, 14-40; 3, 12-26; 4, 8-12; 5, 1-11.29; 8, 14-17; 10; etc.). Son comportement est considéré à ce point décisif qu'il est au centre de remarques et également de critiques (cf. Ac 11, 1-18; Ga 2, 11-14). Au Concile dit de Jérusalem, Pierre exerce une fonc-tion directive (cf. Ac 15 et Ga 2, 1-10), et c'est précisément parce qu'il est un témoin de la foi authentique que Paul lui-même reconnaîtra en lui une certaine qualité de "premier" (cf. 1 Co 15, 5; Ga 1, 18; 2, 7sq.; etc.). Ensuite, le fait que plusieurs des textes clefs se référant à Pierre puissent être reconduits au contexte de la Dernière Cène, où le Christ confère à Pierre le ministère de confirmer ses frères (cf. Lc 22, 31sq.), montre comment l'Eglise qui naît du mémorial pascal célébré dans l'Eucharistie trouve dans le ministère confié à Pierre l'un de ses éléments constitutifs.

Ce cadre du Primat de Pierre situé lors de la Dernière Cène, au moment de l'institution de l'Eucharistie, Pâque du Seigneur, indique également le sens ultime de ce Primat:  Pierre, en tout temps, doit être le gardien de la communion avec le Christ; il doit guider à la communion avec le Christ; il doit prendre garde à ce que la chaîne ne se brise pas et que puisse ainsi perdurer la communion universelle. Ce n'est qu'ensemble que nous pouvons être avec le Christ, qui est le Seigneur de tous. La responsabilité de Pierre est de garantir ainsi la communion avec le Christ à travers la charité du Christ, en conduisant à la réalisation de cette charité dans la vie de chaque jour. Prions afin que le Primat de Pierre, confié aux pauvres personnes humaines, puisse toujours être exercé dans ce sens originel voulu par le Seigneur et puisse ainsi être toujours davantage reconnu dans sa véritable signification par nos frères qui ne sont pas encore en pleine communion avec nous.

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Je salue cordialement les pèlerins francophones, en particulier les membres du Conseil épiscopal de Lille avec Mgr Gérard Defois, archevêque-évêque du diocèse et Mgr Pascal Delannoy, évêque auxiliaire, ainsi que les pèlerins de La Réunion, du Luxembourg, de Belgique et du Canada. Puisse votre séjour à Rome vous aider à aimer davantage le Christ et son Église. Avec ma Bénédiction apostolique.

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Emprisonnement et libération de Pierre

Audience générale, mercredi 9 mai 2012

Chers frères et sœurs,

Je voudrais m’arrêter aujourd’hui sur le dernier épisode de la vie de saint Pierre rapporté dans les Actes des Apôtres : son emprisonnement par la volonté d’Hérode Agrippa et sa libération après l’intervention prodigieuse de l’Ange du Seigneur, la veille de son procès à Jérusalem (cf. Ac 12, 1-17).

Le récit est une fois de plus marqué par la prière de l’Église. En effet, saint Luc écrit : « Tandis que Pierre était ainsi gardé en prison, la prière de l’Église s’élevait pour lui vers Dieu sans relâche » (Ac 12, 5). Et, après avoir miraculeusement quitté la prison, à l’occasion de sa visite à la maison de Marie, la mère de Jean, surnommé Marc, on affirme qu’« une assemblée assez nombreuse s’était réunie et priait » (Ac 12, 12). Parmi ces deux observations importantes qui illustrent l’attitude de la communauté chrétienne face au danger et à la persécution, est rapporté le récit de la détention et de la libération de Pierre, qui comprend toute la nuit. La force de la prière incessante de l’Église s’élève vers Dieu et le Seigneur écoute et accomplit une libération impensable et inespérée, en envoyant son Ange.

Le récit rappelle les grands éléments de la libération d’Israël de l’esclavage d’Égypte, la Pâque juive. Comme ce fut le cas au cours de cet événement fondamental, ici aussi, l’action principale est accomplie par l’Ange du Seigneur qui libère Pierre. Et les actions mêmes de l’Apôtre — auquel on demande de vite se lever, de mettre sa ceinture et de chausser ses sandales — imitent celles du peuple élu dans la nuit de la libération à travers l’intervention de Dieu, lorsqu’il fut invité à manger en toute hâte, les reins ceints, les sandales aux pieds et le bâton en main, prêt à sortir du pays (cf. Ex 12, 11). Ainsi, Pierre peut s’exclamer : « Maintenant je sais réellement que le Seigneur a envoyé son Ange et m’a arraché aux mains d’Hérode » (Ac 12, 11). Mais l’Ange rappelle non seulement celui de la libération d’Israël de l’Égypte, mais également celui de la Résurrection du Christ. Les Actes des Apôtres rapportent en effet : « Soudain, l’Ange du Seigneur survint, et le cachot fut inondé de lumière. L’Ange frappa Pierre au côté et le fit lever » (Ac 12, 7). La lumière qui remplit la cellule de la prison, l’action même de faire lever l’Apôtre, renvoient à la lumière libératrice de la Pâque du Seigneur qui vainc les ténèbres de la nuit et du mal. L’invitation, enfin, « Jette ton manteau sur tes épaules et suis-moi » (Ac 12, 8), fait retentir dans le cœur les paroles de l’appel initial de Jésus (cf. Mc 1, 17), répété après la Résurrection sur le lac de Tibériade, où le Seigneur dit par deux fois à Pierre : « Suis-moi » (Jn 21, 19.22). Il s’agit d’une invitation pressante à se mettre à sa suite : ce n’est qu’en sortant de soi-même pour se mettre en chemin avec le Seigneur et faire sa volonté que l’on vit la véritable liberté.

Je voudrais également souligner un autre aspect de l’attitude de Pierre en prison ; nous notons, en effet, que, tandis que la communauté chrétienne prie avec insistance pour lui, Pierre « dormait » (Ac 12, 6). Dans une telle situation critique et de réel danger, c’est une attitude qui peut surprendre, mais qui dénote en revanche la tranquillité et la confiance ; il a confiance en Dieu, il sait qu’il est entouré par la solidarité et la prière des siens et il s’abandonne totalement entre les mains du Seigneur. C’est ainsi que doit être notre prière : assidue, solidaire avec les autres, pleinement confiante envers Dieu qui nous connaît intimement et prend soin de nous au point que — dit Jésus — « même vos cheveux sont tous comptés. Soyez donc sans crainte… » (Mt 10, 30-31). Pierre vit sa nuit en prison et sa libération du cachot comme un moment de la sequela du Seigneur, qui l’emporte sur les ténèbres de la nuit et libère de l’esclavage des chaînes et du danger de la mort. Sa libération est un prodige, marqué par divers passages décrits en détails : conduit par l’Ange, malgré la surveillance des gardes, à travers le premier et le second poste de garde, jusqu’à la porte en fer qui ouvre sur la ville ; et la porte s’ouvre d’elle-même devant eux (cf. Ac 12, 10). Pierre et l’Ange du Seigneur parcourent ensemble un bout de chemin jusqu’à ce que, s’étant retrouvé lui-même, l’Apôtre se rende compte que le Seigneur l’a réellement libéré et, après avoir réfléchi, il se rend chez Marie, la mère de Marc, où nombre des disciples sont réunis en prière ; encore une fois, la réponse de la communauté à la difficulté et au danger est de s’en remettre à Dieu, d’intensifier la relation avec Lui.

Il me semble ici utile de rappeler une autre situation difficile qu’a vécue la communauté chrétienne des origines. Saint Jacques nous en parle dans sa Lettre. C’est une communauté en crise, en difficulté, non tant en raison des persécutions, mais parce qu’en son sein existent des jalousies et des contestations (cf. Jc 3,14-16). Et l’Apôtre se demande les raisons de cette situation. Il trouve deux motifs principaux : le premier est de se laisser dominer par les passions, par la dictature de ses propres envies, par l’égoïsme (cf. Jc 4, 1-2a) ; le second est le manque de prière — « vous ne priez pas » (Jc 4, 2b) — ou la présence d’une prière qui ne peut pas être définie comme telle — « vous priez, mais vous ne recevez rien parce que votre prière est mauvaise : vous demandez des richesses pour satisfaire vos instincts » (Jc 4, 3). Cette situation changerait, selon saint Jacques, si la communauté parlait de manière unie avec Dieu, si elle priait réellement de manière assidue et unanime. Même le discours sur Dieu, en effet, risque de perdre sa force intérieure et le témoignage se dessèche s'ils ne sont pas animés, soutenus et accompagnés par la prière, par la continuité d’un dialogue vivant avec le Seigneur. Un rappel important pour nous aussi et nos communautés, tant les petites comme la famille, que les plus grandes comme la paroisse, le diocèse, l’Église tout entière. Et cela me fait réfléchir qu’ils aient prié dans cette communauté de saint Jacques, mais qu’ils aient prié mal, uniquement pour leurs instincts. Nous devons toujours à nouveau apprendre à bien prier, à prier réellement, à nous orienter vers Dieu et non vers notre bien.

En revanche, la communauté qui accompagne l’emprisonnement de Pierre est une communauté qui prie vraiment, pendant toute la nuit, unie. Et c’est une joie irrépressible qui envahit le cœur de tous quand l’Apôtre frappe de manière inattendue à la porte. Ainsi, de l’Église s’élève la prière pour Pierre et il revient dans l’Église pour raconter « comment le Seigneur l’avait fait sortir de prison » (Ac 12, 17). Dans cette Église, où il a été placé comme un roc (cf. Mt 16, 18), Pierre raconte sa « Pâque » de libération : il vit l’expérience que c’est à la suite de Jésus que se trouve la véritable liberté, que l’on est enveloppé par la lumière fulgurante de la Résurrection et, pour cette raison, il peut témoigner jusqu’au martyre que le Seigneur est le Ressuscité et que « c’est vrai : le Seigneur a envoyé son ange, et il m’a arraché aux mains d’Hérode » (Ac 12, 11). Le martyre qu’il subira ensuite à Rome l’unira définitivement au Christ, qui lui avait dit : quand tu seras vieux un autre te conduira où tu ne veux pas aller, pour indiquer de quelle mort il aurait glorifié Dieu (cf. Jn 21, 18-19).

Chers frères et sœurs, l’épisode de la libération de Pierre raconté par Luc nous dit que l’Église, chacun de nous, traverse la nuit de l’épreuve, mais que c’est la vigilance incessante de la prière qui nous soutient. Moi aussi, dès le premier moment de mon élection comme Successeur de saint Pierre, je me suis toujours senti soutenu par votre prière, par la prière de l’Église, en particulier dans les moments les plus difficiles. Je rends grâce de tout cœur. Avec la prière constante et confiante, le Seigneur nous libère des chaînes, il nous guide à travers n’importe quelle nuit de prison qui peut tenailler notre cœur, il nous donne la sérénité du cœur pour affronter les difficultés de la vie, même le refus, l’opposition, la persécution. L’épisode de Pierre montre cette force de la prière. Et l’Apôtre, même s’il est enchaîné, se sent tranquille, avec la certitude qu’il n’est jamais seul : la communauté est en train de prier pour lui, le Seigneur est proche de lui ; il sait, au contraire, que « la force du Christ se manifeste pleinement dans la faiblesse » (2 Co 12, 9). La prière constante et unanime est un précieux instrument également pour surmonter les épreuves qui peuvent surgir sur le chemin de la vie, car c’est le fait d’être profondément unis à Dieu qui nous permet d’être aussi profondément unis aux autres. Merci.

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Je salue les pèlerins francophones, particulièrement le groupe de l’Ile de la Réunion, les paroissiens de Les Pennes Mirabeau, de Cholet, du Puy-en-Velay ainsi que les jeunes de Châteauneuf-de-Galaure et de Toulon. Je vous invite à prier souvent et à découvrir le soutien de la prière des autres. Ainsi peut grandir notre confiance en Dieu qui nous aime. Bon pèlerinage !

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