Documents Discours du Cardinal Ratzinger, 24 octobre 1998
Dix ans après la publication du Motu Proprio Ecclesia Dei, quel bilan peut-on dresser ?
Je pense que c'est avant tout une occasion pour
montrer notre gratitude et pour rendre grâces.
Les diverses communautés nées de ce texte
pontifical ont donné à l'Eglise un grand nombre de vocations sacerdotales et
religieuses qui, zélées, joyeuses et profondément unies au Pape, rendent leur
service à l'Evangile dans cette époque de l'histoire qui est la nôtre.
Par eux, beaucoup de fidèles ont été confirmés
dans la joie de pouvoir vivre la liturgie, et dans leur amour envers l'Eglise,
ou peut-être ils ont retrouvé les deux. Dans plusieurs diocèses - et leur nombre
n'est pas si petit ! - ils servent l'Eglise en collaboration avec les évêques et
en relation fraternelle avec les fidèles, qui se sentent chez eux dans la forme
rénovée de la liturgie nouvelle. Tout cela ne peut que nous inciter aujourd'hui
à la gratitude !
Cependant, il ne serait pas très réaliste de
vouloir passer sous silence les moins bonnes choses : qu'en maints endroits les
difficultés persistent et continuent à persister, parce que tant les évêques que
les prêtres et les fidèles considèrent cet attachement à la liturgie ancienne
comme un élément de division, qui ne fait que troubler la communauté ecclésiale
et qui fait naître des soupçons sur une acceptation du concile « sous réserve
seulement », et plus généralement sur l'obéissance envers les pasteurs légitimes
de l'Eglise.
Nous devons donc nous poser la question
suivante : Comment ces difficultés peuvent-elles être dépassées ? Comment
peut-on construire la confiance nécessaire pour que ces groupes et ces
communautés qui aiment l'ancienne liturgie puissent être intégrées paisiblement
dans la vie de l'Eglise ?
Mais il y a une autre question sous-jacente à
la première : quelle est la raison profonde de cette méfiance ou même de ce
refus d'une continuation des anciennes formes liturgiques ?
Il est sans doute possible que, dans ce
domaine, existent des raisons qui sont antérieures à toute théologie et qui ont
leur origine dans le caractère des individus ou dans l'opposition des caractères
divers, ou bien dans d'autres circonstances tout à fait extérieures.
Mais il est certains qu'il y a aussi des
raisons plus profondes, qui expliqueraient ces problèmes.
Les deux raisons qu'on entend le plus souvent,
sont le manque d'obéissance envers le concile qui aurait réformé les livres
liturgiques, et la rupture de l'unité qui devrait suivre nécessairement, si on
laissait en usage des formes liturgiques différentes.
Il est relativement facile de réfuter de
manière théorique ces deux raisonnements.
Le concile n'a pas réformé lui-même les livres
liturgiques, mais il en a ordonné la révision et, à cette fin, a fixé quelques
règles fondamentales.
Avant tout, le concile a donné une définition
de ce qu'est la liturgie, et cette définition donne un critère valable pour
chaque célébration liturgique.
Si l'on voulait mépriser ces règles essentielles,
et si l'on voulait mettre de côté les normæ generales qui se trouvent
aux numéros 34-36 de la Constitution « De Sacra Liturgia », alors là, on
violerait l'obéissance envers le concile ! C'est donc d'après ces critères qu'il
faut juger les célébrations liturgiques, qu'elles soient selon les livres
anciens ou selon les livres nouveaux.
Il est bon de rappeler ici ce qu'a constaté le
Cardinal Newman qui disait que l'Eglise, dans toute son histoire, n'a jamais
aboli ou interdit des formes liturgiques orthodoxes, ce qui serait tout à fait
étranger à l'Esprit de l'Eglise. Une liturgie orthodoxe, c'est-à-dire qui
exprime la vraie foi, n'est jamais une compilation faite selon des critères
pragmatiques de diverses cérémonies, dont on pourrait disposer de manière
positive et arbitraire, aujourd'hui comme ça et demain autrement.
Les formes orthodoxes d'un rite sont des
réalités vivantes, nées du dialogue d'amour entre l'Eglise et son Seigneur,
elles sont des expressions de la vie de l'Eglise, où sont condensées la foi, la
prière et la vie même de générations, et où se sont incarnées dans une forme
concrète en même temps l'action de Dieu et la réponse de l'homme. De tels rites
peuvent mourir, si le sujet qui les a portés historiquement disparaît, ou si ce
sujet s'est inséré dans un autre cadre de vie.
L'autorité de l'Eglise peut définir et limiter
l'usage des rites dans des situations historiques diverses, mais jamais elle ne
les interdit purement et simplement !
Ainsi, le concile a ordonné une réforme des
livres liturgiques, mais il n'a pas interdit les livres antérieurs. Le critère
que le concile a exprimé est à la fois plus vaste et plus exigeant : il invite
tous à l'autocritique ! Mais nous reviendrons sur ce point.
Il faut encore examiner l'autre argument, qui
prétend que l'existence de deux rites peut briser l'unité.
Là, il faut faire une distinction entre le côté
théologique et le côté pratique de la question. Pour ce qui est du côté
théorique et fondamental, il faut constater que plusieurs formes du rite latin
ont toujours existé, et qu'elles se sont retirées seulement lentement suite à
l'unification de l'espace de vie en Europe. Jusqu'au concile existaient, à côté
du rite romain, le rite ambrosien, le rite mozarabe de Tolède, le rite de Braga,
le rite des chartreux et des carmes, et le plus connu : le rite des dominicains,
- et peut-être encore d'autres rites que je ne connais pas.
Personne ne s'est jamais scandalisé que les
dominicains, souvent présents dans nos paroisses, ne célébraient pas comme les
curés, mais avaient leur rite propre. Nous n'avions aucun doute que leur rite
fût catholique autant que le rite romain, et nous étions fiers de cette richesse
d'avoir plusieurs traditions diverses.
En outre, il faut dire ceci : l'espace libre,
que le nouvel Ordo Missæ donne à la créativité, est souvent élargi
excessivement ; la différence entre la liturgie selon les livres nouveaux, comme
elle est pratiquée en fait, célébrée en des endroits divers, est souvent plus
grande que celle entre la liturgie ancienne et la liturgie nouvelle, célébrées
toutes les deux selon les livres liturgiques prescrits.
Un chrétien moyen sans formation liturgique
spéciale a du mal à distinguer une messe chantée en latin selon l'ancien Missel
d'une messe chantée en latin selon le nouveau Missel ; par contre, la différence
entre une messe célébrée fidèlement selon le Missel de Paul VI et les formes et
les célébrations concrètes en langue vulgaire avec toutes les libertés et les
créativités possibles, - cette différence peut être énorme !
Avec ces considérations nous avons déjà franchi
le seuil entre la théorie et la pratique, où les choses sont naturellement plus
compliquées, puisqu'il s'agit des relations entre des personnes vivantes.
Il me semble que les aversions dont nous avons
parlé sont si grandes parce qu'on met en relation les deux formes de célébration
avec deux attitudes spirituelles différentes, à savoir avec deux manières
différentes de percevoir l'Eglise et l'existence chrétienne tout court.
Les raisons pour cela sont multiples.
La première est celle-ci : on juge les deux
formes liturgiques à partir des éléments extérieurs et on arrive ainsi à la
conclusion suivante : il y a deux attitudes fondamentales différentes. Le chrétien moyen considère essentiel pour la liturgie rénovée,
qu'elle soit célébrée en langue vulgaire ou face au peuple, qu'il existe un
grand espace libre pour la créativité et que les laïcs y exercent des fonctions
actives.
Par contre, est considéré essentiel pour la
célébration selon le rite antique, qu'elle soit dite en langue latine, que le
prêtre soit tourné vers l'autel, que le rite soit prescrit sévèrement et que les
fidèles suivent la messe en priant en privé, sans avoir une fonction active.
Dans cette optique, la phénoménologie est
essentielle pour une liturgie, non pas ce qu'elle considère elle-même comme
essentiel.
Il fallait s'attendre à ce que les fidèles
s'expliquent la liturgie à partir des formes concrètes visibles et qu'ils soient
imprégnés spirituellement par ces formes-là, et que les fidèles ne pénètrent pas
facilement dans les profondeurs de la liturgie.
Les contradictions et oppositions que nous
venons d'énumérer ne proviennent ni de l'esprit ni de la lettre des textes
conciliaires.
La Constitution sur la Liturgie elle-même ne
parle pas du tout de la célébration face à l'autel ou face au peuple.
Et au sujet de la langue, elle dit que le latin
doit être conservé tout en donnant une place plus large à la langue maternelle,
« surtout dans les lectures, les monitions, dans un certain nombre de prières
et de chants » (n° 36,2).
Quant à la participation des laïcs, le concile
insiste d'abord en général sur le fait que la liturgie est essentiellement
l'affaire du Corps du Christ tout entier, Tête et membres, et que pour cette
raison, elle appartient au Corps tout entier de l'Eglise « et qu'elle est par
conséquent destinée à être célébrée en communauté avec participation active des
fidèles ».
Et le texte précise : « Dans les
célébrations liturgiques chacun, ministre ou fidèle, en s'acquittant de sa
fonction, fera seulement et totalement ce qui lui revient en vertu de la nature
des choses et des normes liturgiques »(n° 28). « Pour promouvoir la
participation active, on favorisera les acclamations du peuple, les réponses, le
chant des psaumes, les antiennes, les cantiques et aussi les actions ou gestes
et les attitudes corporelles. On observera aussi en son temps un silence
sacré »(n° 30).
Voilà les directives du concile : à tous elles
peuvent donner matière à réflexion.
Parmi un certain nombre de liturgistes modernes
il y a malheureusement une tendance à développer les idées du concile dans une
seule direction en agissant ainsi, on finira par renverser les intentions du
concile.
La position du prêtre est réduite par
quelques-uns au pur fonctionnel.
Le fait que le Corps du Christ tout entier est
le sujet de la liturgie, est souvent déformé au point que la communauté locale
devient le sujet autosuffisant de la liturgie et en distribue les divers
rôles.
Il existe aussi une tendance dangereuse à
minimaliser le caractère sacrificiel de la messe et à faire disparaître le
mystère et le sacré, sous le prétexte, soit-disant impératif, de se faire
comprendre plus facilement. Enfin, on constate la tendance à fragmenter la
liturgie et à souligner unilatéralement son caractère communautaire, en donnant
à l'assemblée le pouvoir de décider sur la célébration.
Mais heureusement, il y a aussi un certain
dégoût du rationalisme plein de banalité et du pragmatisme de certains
liturgistes, qu'ils soient théoriciens ou praticiens, et on constate un retour
au mystère, à l'adoration et au sacré, et au caractère cosmique et
eschatologique de la liturgie, dont témoigne la « Oxford Declaration on
Liturgy » de 1996.
D'autre part, il faut admettre que la
célébration de l'ancienne liturgie s'était trop égarée dans le domaine de
l'individualisme et de privé, et que la communion entre prêtres et fidèles était
insuffisante.
J'ai un grand respect pour nos aïeux, qui
disaient durant les messes basses les « prières pendant la messe » que leur
livre de prières proposait, mais certainement on ne peut considérer cela comme
l'idéal de la célébration liturgique !
Peut-être, ces formes réduites de célébration
sont-elles la raison profonde pour laquelle la disparition des livres
liturgiques anciens n'a eu aucune importance dans beaucoup de pays et n'a causé
aucune douleur.
On n'y avait jamais été en contact avec la
liturgie elle-même.
D'autre part, là où le mouvement liturgique
avait créé un certain amour pour la liturgie, - là où ce mouvement avait
anticipé les idées essentielles du concile, comme par exemple la participation
de tous à l'action liturgique, - là était plus grande la douleur face à une
réforme liturgique entreprise trop à la hâte et se limitant souvent à l'aspect
extérieur.
Là où le mouvement liturgique n'a jamais
existé, la réforme n'a d'abord pas posé de problème.
Les problèmes se sont posés seulement de façon
sporadique là où une créativité sauvage a fait disparaître le mystère sacré.
Voilà pourquoi il est si important d'observer
les critères essentiels de la Constitution sur la Liturgie, que j'ai cités plus
haut, aussi si l'on célèbre selon le Missel ancien ! Au moment où cette liturgie
touche vraiment les fidèles par sa beauté et sa profondeur, alors elle sera
aimée, et alors elle ne sera pas en opposition inconciliable avec la Liturgie
nouvelle, - pourvu que ces critères soient appliqués comme le concile l'a
voulu.
Joseph Cardinal RATZINGER Préfet de la
Congrégation pour la Doctrine de la Foi
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