Spiritualité Année Sacerdotale

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8 août 2009 : La charge de sanctification des âmes à l’école du Saint Curé d’Ars

Le confessionnal et l’autel

Avec la louange et la gloire qu’il doit rendre à Dieu, la première fonction du prêtre, et celle à laquelle finalement tous ses devoirs se rapporteront, est le devoir de sanctification des âmes. Ce que l’on appelle le munus sanctificandi. Le prêtre, autre Christ, a pour devoir de travailler à la sanctification des âmes qui lui sont confiées.
C’est d’ailleurs ce même désir profond du salut des âmes qui  attira particulièrement saint Jean-Marie Vianney vers le sacerdoce : Quand j’étais jeune, je pensais : Si j’étais prêtre, je voudrais gagner beaucoup d’âmes au Bon Dieu. [1] Et quand il fut à un moment découragé et décida alors d’abandonner ses études pour la prêtrise, il suffira que son « tuteur et protecteur », l’abbé Balley, lui dise simplement « alors, adieu tous tes projets, Jean-Marie ! Adieu le sacerdoce, adieu les âmes [2] », pour que le jeune Jean-Marie Vianney renonce à sa tentation.
Comment concrètement le prêtre remplira-t-il cette charge de sanctification des âmes ? Et bien il le fera principalement par l’administration des sacrements, car c’est par ce moyen qu’il donnera ou augmentera dans les âmes la grâce divine; et nous pouvons noter que c’est également par cette même administration, qu’il tachera d’accomplir avec le plus de dignité, le plus de sainteté et le plus de foi possible, qu’il travaillera à sa propre sanctification.
Le Saint Curé d’Ars, que Benoît XVI invite chaque prêtre à prendre comme modèle, dans sa charge pastorale exhortait ses fidèles avant toute chose à la fréquente réception des sacrements. Tous ceux disait-il, qui s’en approchent ne sont pas des saints, mais les saints seront toujours pris parmi ceux qui les reçoivent souvent [3].
Et parmi ces sacrements, on trouve bien sûr tout d’abord les sacrements de pénitence et la Sainte Eucharistie. Il disait : plus nous usons des sacrements de pénitence et d’Eucharistie, plus le joug du Seigneur est doux et aimable. Purifiée par ces sacrements comme dans un bain salutaire, notre âme s’élève à Dieu d’elle-même. [4]

Le sacrement de pénitence

Tous ceux qui connaissent un peu la vie de saint Jean-Marie Vianney savent combien dans son apostolat le sacrement de pénitence tenait une place importante. Dans sa lettre pour l’indiction de l’année sacerdotale, Benoît XVI écrivait : Du Saint Curé d’Ars, nous pouvons apprendre, nous prêtres, non seulement une inépuisable confiance dans le sacrement de la pénitence au point de nous inciter à le remettre au centre de nos préoccupations pastorales, mais aussi une méthode pour le « dialogue de salut » qui doit s’établir en lui. [5]
Le Saint Curé d’Ars confessa jusqu’à 18 heures [6] par jour et se tenait au confessionnal dès une heure du matin, quand l’affluence des pèlerins ne l’obligeait pas à s’y trouver dès avant minuit. Ayant entendu tant et tant de confessions dans sa vie, il dira un jour : Si je n’avais pas été prêtre, je n’aurais jamais su ce que c’était que le péché. [7]
C’est parce qu’il connaissait la laideur du péché, parce qu’il savait combien celui-ci est une offense à Dieu et combien de mal il fait à l’âme qui le commet, qu’il était toujours disponible pour offrir la miséricorde de Dieu aux âmes si nombreuses qui venaient le voir. Pourquoi est-on insensible aux bienfaits du sacrement de pénitence ? C’est parce qu’on ne cherche point tous les bienfaits de la miséricorde du Bon Dieu, qui n’a point de bornes dans ce sacrement. [8]
L’attrait du Saint Curé d’Ars pour le confessionnal était dû, nous l’avons dit, à sa soif de la conversion des pécheurs. Mademoiselle des Garets note que chaque soir à la prière, il pouvait à peine réciter, tant il pleurait, la phrase : Mon Dieu qui ne voulez pas que le pécheur périsse… [9] L’abbé Toccanier déclarera au procès de l’ordinaire que le Saint Curé d’Ars lui avait dit : je ne suis bien que lorsque je prie pour les pécheurs. [10]
C’est pourquoi les prêtres dans leur ministère doivent s’efforcer d’obtenir un sens aigu du péché et de ses conséquences: Si nous avions la foi et que nous vissions une âme en état de péché mortel, disait encore saint Jean-Marie Vianney, nous mourrions de frayeur. L’âme en état de grâce est comme une blanche colombe. En état de péché mortel, ce n’est plus qu’un cadavre infect, une charogne. [11]
En plus de la pénitence physique qu’était pour le Saint Curé d’Ars cette présence si longue au confessionnal – il s’y évanouira plusieurs fois, y souffrira du froid en hiver et de la chaleur en été – il faut noter qu’elle était également une terrible peine morale pour son âme : Non, dira-t-il un jour, il n’y a rien au monde de plus malheureux qu’un prêtre ! À quoi se passe sa vie ? À voir le Bon Dieu offensé. Le prêtre ne voit que cela. Il est toujours comme saint Pierre au prétoire. Il a toujours sous les yeux Notre Seigneur insulté, méprisé, couvert d’opprobres… Oh ! si j’avais su ce que c’était qu’un prêtre, au lieu d’aller au séminaire, je me serais bien vite sauvé à la Trappe ! [12]
Et pourtant le confessionnal fut bien l’endroit où des milliers d’âmes dans la vie de saint Jean-Marie Vianney, furent réconciliées à Dieu. Beaucoup en ressortaient les larmes aux yeux, l’âme complètement transformée. O mon ami, disait un jour le Saint Curé d’Ars, ce n’est qu’au jugement dernier qu’on saura combien d’âmes ont trouvé ici leur salut. [13]
Saint Jean-Marie Vianney donne par ses longues heures de présence au confessionnal une leçon aux prêtres du monde entier. C’est dans cet endroit retiré qu’il passait la plus grande partie de ses journées. Benoît XVI le 21 juin dernier disait : les prêtres ne devraient jamais se résigner à voir leurs confessionnaux déserts, ni se limiter à constater la désaffection des fidèles pour cette source extraordinaire de sérénité et de paix.  Là encore, saint Jean-Marie Vianney est un exemple pour chaque prêtre : quand il y avait moins de monde à Ars, le Saint Curé faisait également des neuvaines pour que les foules reviennent, nous montrant ainsi que les prêtres doivent prier pour que les âmes se rendent au tribunal de la pénitence où le pardon de Dieu les attend.
Je sais,
disait-il encore, que nous sommes faibles, que nous pouvons tomber dans le péché. Cependant c’est notre faute, parce que le Bon Dieu ne nous refuse pas sa grâce. Mais rester dans le péché après l’avoir commis, ayant tous les moyens de s’en sortir, rester dans la haine de Dieu est une chose que je n’ai jamais pu comprendre. [14]
Comme l’a bien rappelé le Saint-Père dans la lettre pour l’indiction de l’année sacerdotale, saint Jean-Marie Vianney se comportait différemment selon les âmes qui se présentaient à lui. Il était par contre toujours rapide. Mais pour toutes ces âmes, il éprouvait une grande compassion. A un pécheur agenouillé qui lui demandait pourquoi il pleurait, il répondit : et bien mon ami, je pleure car vous ne pleurez pas assez. [15] Un prêtre rapporta au procès de Béatification que des convertis lui avaient avoués que, de voir l’homme pleurer sur leurs péchés était ce qui les avait impressionnés davantage. [16]
A tous enfin, le Saint Curé d’Ars prêchait sans relâche l’infinie miséricorde de Dieu. Le sacrement de pénitence, où Dieu semble oublier sa justice pour ne manifester que sa miséricorde [17] disait-il. Son plus grand plaisir est de nous pardonner… Donnons donc cette joie à ce bon Père : revenons à Lui et nous serons heureux [18].
Il insistait beaucoup sur le fait si consolant et encourageant que les péchés confessés ne réapparaîtront jamais plus : vous avez vu ma chandelle : cette nuit, ce matin elle a fini de brûler. Où est-elle ? Elle n’existe plus, elle est anéantie ; de même les péchés… dont on a reçu l’absolution n’existent plus, ils sont anéantis. [19] Enfin, pour inspirer plus de confiance encore au pécheur et l’inviter à faire une confession libératrice, le Saint Curé d’Ars, en plus des larmes qu’il pouvait verser, n’hésitait pas à lui dire : je suis bien plus coupable que vous, n’hésitez pas à vous accuser. [20]
Il aimait enfin à dire cette phrase qui doit rester une règle pour les prêtres : il faut avoir de la compassion pour le pécheur, non de l’aigreur. [21]  

La Sainte Messe

Dans sa charge de sanctification des âmes, on trouve bien sur chez le prêtre la célébration de la Sainte Messe. Cette célébration que Benoît XVI invite les prêtres à accomplir quotidiennement. Et ici encore saint Jean-Marie Vianney est un exemple sacerdotal. Après sa maladie de 1843, pouvant à peine se tenir debout, il se fit porter plutôt que conduire à l’église, et incapable d’attendre jusqu’au matin sans prendre de nourriture, il offrit le saint Sacrifice tous les matins à trois heures après minuit. Lorsque je demande pendant la Messe de connaître la volonté de Dieu a-t-il avoué, je vois une lumière qui paraît me l’indiquer. [22]
Saint Jean-Marie Vianney disait : je ne voudrais pas être curé de paroisse, mais je suis bien content d’être prêtre afin de célébrer la Messe. [23]
Si les heures passées au confessionnal pouvaient servir d’excellente préparation à la célébration des saints mystères comme lui avait dit son confesseur, l’abbé Vianney tenait cependant à rester avant chaque messe entre 20 et 30 minutes à genoux, sur les dalles du chœur, les mains jointes et les yeux fixés sur le tabernacle. Il disait, ne parlant ici que de l’assistance à la Messe : il faudrait toujours au moins consacrer un quart d’heure pour se préparer à bien entendre la Messe. [24]
Sa longue préparation, son action de grâce qu’il accomplissait de manière toujours si édifiante, sa manière de célébrer qui touchait profondément les âmes, étaient dues à sa foi profonde dans le mystère de l’autel. On ne comprendra le bonheur de dire la Messe que dans le ciel. [25]
Pour son action de grâces, si un de ses paroissiens après la Messe cherchait à l’entretenir, il sortait, puis, après avoir traité brièvement la question qui lui était soumise, il prenait congé de son interlocuteur en disant : mon ami, veuillez me pardonner, il faut que je rentre à l’église, quelqu’un m’attend. [26]
Et il est vrai que les prêtres peuvent demander au Saint Curé d’Ars de les aider à mieux comprendre et mieux vivre le mystère de la Messe. La cause de relâchement du prêtre, c’est qu’on ne fait pas attention à la Messe ! Hélas ! Mon Dieu ! Qu’un prêtre est à plaindre quand il fait cela comme une chose ordinaire ! [27]
Sa foi profonde dans la grandeur d’un tel mystère nous fait comprendre pourquoi il a toujours cherché dans ses célébrations à utiliser ce qu’il y avait de plus beau. Et c’est également une belle leçon pour notre époque moderne. Rien n’est trop beau pour le Seigneur, aimait-il à dire. Ses biographes [28] notent que jamais les ornements ne lui paraissaient trop magnifiques. Il eut souhaité un calice d’or massif, car le plus beau qu’il possédât ne lui semblait encore pas digne de contenir le Sang de Jésus-Christ.
Toutes les bonnes œuvres réunies n’équivalent pas au sacrifice de la Messe, parce qu’elles sont les œuvres des hommes, et la sainte Messe est l’œuvre de Dieu. Le martyre n’est rien à comparaison : c’est le sacrifice que l’homme fait à Dieu de sa vie : la Messe est le sacrifice que Dieu fait pour l’homme de son corps et de son sang. [29]

Dans la célébration, on note qu’il procédait sans lenteur. Toutefois, il faisait exception à l’élévation où il pouvait rester jusqu’à cinq minutes, les yeux fixés sur l’Hostie, comme en extase. L’opinion que le Saint Curé d’Ars voyait Notre-Seigneur à l’autel, qu’il le voyait de ses yeux, qu’il le reconnaissait à la fraction du pain venait à tous ceux qui ont eu le bonheur d’assister à sa Messe. [30]
Il suivait rigoureusement les rubriques du Missel et Monseigneur Convert note que lorsque l’été les mouches venaient tourner autour de lui à l’autel, il ne se permettait même pas de bouger la main pour les chasser.
Cette idée qu’il avait du Saint-Sacrifice était cause aussi du respect qu’il professait pour la sainte liturgie ; il en observait les moindres détails avec une parfaite exactitude. [31]
Le même auteur note encore, ce qui est une leçon à méditer pour notre époque : il ne donnait point la Sainte Communion sans se servir de la patène qu’il tenait avec le ciboire, dans l’intention de recueillir la Sainte Hostie si elle venait à tomber ou de retenir les parcelles qui s’en seraient détachées. Un jour, il versait des larmes en parlant des parcelles qui tombent à terre et il disait : « on marche pourtant sur le Bon Dieu ! Oh ! Que c’est triste ! Cela fait de la peine rien que d’y penser. » [32]
Sa manière de célébrer, sa piété à l’autel étaient en soi toute une prédication. Le R.P. Monnin déclara que la vue du Curé d’Ars célébrant la Messe a converti plus d’un pécheur. [33]

Dans l’encyclique [34] du Bienheureux Jean XXIII écrite à l’occasion du centenaire de la mort de saint Jean-Marie Vianney, nous trouvons ces paroles que nous pourrons utiliser comme conclusion : D’un coeur paternel, Nous demandons à Nos chers prêtres de s’examiner régulièrement sur la façon dont ils célèbrent les saints mystères, et surtout sur les dispositions spirituelles avec lesquelles ils montent à l’autel et sur les fruits qu’ils s’appliquent à en retirer. Le centenaire de ce prêtre admirable, qui puisait dans " la consolation et le bonheur de célébrer la sainte messe " le courage de son propre sacrifice, les y invite : son intercession leur vaudra, Nous en avons la ferme confiance, d’abondantes grâces de lumière et de force.

Abbé Hubert Bizard, FSSP
Vice-Recteur du Séminaire de Wigratzbad

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[1] Le Curé d’Ars, Monseigneur Trochu, édition de 1931, p. 41

[2] Trochu, p. 50

[3] Le Curé d’Ars, sa pensée, son cœur, Nodet, ed. Foi vivante de 1966, p. 120

[4] Le Curé d’Ars, sa pensée, son cœur, Nodet, ed. Foi vivante de 1966. p121

[5] Lettre pour l'indiction d'une Année Sacerdotale à l'occasion du 150e anniversaire du dies natalis du Saint Curé d'Ars (16 juin 2009)

[6] Trochu, p. 336.

[7] Nodet, p. 144

[8] Nodet, p. 130

[9] Trochu, p. 348

[10] Trochu, p. 348

[11] Nodet, p. 140

[12] Nodet, p. 102

[13] Trochu, p. 347

[14] Nodet, p. 139

[15] Trochu, p. 344

[16] Trochu, p. 345

[17] Nodet, p. 128

[18] Nodet, p. 129

[19] Nodet, p. 131

[20] Nodet, p. 134

[21] Nodet, p. 132

[22] Méditations eucharistiques, p. 206

[23] Trochu, p. 380

[24] Nodet, p. 107

[25] Nodet, p. 104

[26] Méditations eucharistiques, Mgr Convert, 1921, p. 17

[27] Nodet, p. 105

[28] Trochu, p. 381

[29] Nodet, p. 105

[30] Méditations eucharistiques, Mgr Convert, p. 189

[31] Méditations eucharistiques, p. 191

[32] Méditations eucharistiques, p. 27

[33] Trochu, p. 382

[34] Sacerdotii nostri primordia, 1er août 1959