Spiritualité Année Sacerdotale

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23 septembre 2009 : La fonction d'enseignement

Lorsqu’en février 1818, l’archevêque de Lyon nomma l’abbé Jean-Marie Vianney curé de la paroisse d’Ars, il l’avertit de la situation difficile qui l’attendait : « Il n’y a pas beaucoup d’amour de Dieu dans cette paroisse, vous l’y mettrez. » « La plaie de ce village, explique un biographe, c’était les danses, les cabarets, le travail du dimanche, la négligence de la pratique religieuse, et par-dessus tout cela, l’ignorance.[1] »

Instruire les âmes, un devoir sacré du prêtre

Le saint Curé d’Ars avait une très vive conscience de son devoir d’enseigner les âmes de ses paroissiens. Pour lui, il ne faisait pas de doute que le ministère de la prédication était au premier rang de ses devoirs[2]. Comme le soulignait récemment le cardinal Claudio Hummes, préfet de la Congrégation romaine pour le Clergé, l’enseignement des âmes était au cœur de sa charité pastorale : « Les gens d’Ars ont été frappés de voir comment leur nouveau curé s’est investi dans le ministère de la Parole en enseignant longuement ses paroissiens. Il faisait le catéchisme aux enfants et, même quand il a pu partager sa tâche avec le vicaire qui lui a été donné, il a continué la leçon quotidienne de catéchisme à la Providence, le fameux catéchisme de onze heures, auquel les parents pouvaient assister. Rappelons-nous également ses prônes, mais aussi toutes ses visites dans les familles, toutes ses rencontres de tous les instants, les entretiens spirituels pendant les confessions, où tout devenait occasion de parler de son sujet de prédilection : l’amour du bon Dieu. (…) Le curé d’Ars était tellement conscient de l’urgence de la prédication qu’il participait aussi aux missions paroissiales des villages voisins.[3] » 

L’enseignement des âmes était d’autant plus urgent à l’époque du curé d’Ars que la société avait été profondément déchristianisée par la Révolution. Le culte de la « déesse raison » avait supplanté le culte du vrai Dieu. De ce point de vue, nous sommes confrontés aux mêmes défis que le curé d’Ars. C’est ce qu’a expliqué Benoît XVI dans son audience générale du cinq août dernier, à Castel Gandolfo : « Si à l’époque régnait la dictature du rationalisme, à l’époque actuelle, on note dans de nombreux milieux, une sorte de dictature du relativisme. Elles apparaissent toutes deux comme des réponses inadaptées au juste besoin de l’homme d’utiliser pleinement sa propre raison comme élément distinctif et constitutif de son identité. (…) Mais aujourd’hui, comme alors, l’homme assoiffé de signification et d’accomplissement va à la recherche constante de réponses exhaustives aux questions de fond qu’il ne cesse de se poser. » C’est en réponse à cette soif de vérité qu’il appartient au prêtre, selon Benoît XVI, d’être « éducateur de la foi. » Saint Jean-Marie Vianney s’est inlassablement donné à cette mission.

« Toujours prêt à répondre aux besoins des âmes, explique le bienheureux Jean XXIII dans son encyclique Sacerdotii nostri primordia, saint Jean-Marie Vianney excella en vrai pasteur à leur procurer en abondance l’aliment primordial de la vérité religieuse. Il fut toute sa vie prédicateur et catéchiste. On sait le travail acharné et persévérant qu’il s’imposa pour bien remplir ce devoir de sa charge, le premier et le plus grand des devoirs, selon le Concile de Trente. Ses études, faites tardivement, furent laborieuses, et ses sermons lui coûtèrent au début bien des veilles. Mais quel exemple pour les ministres de la Parole de Dieu ! (…) Et plaise à Dieu que les pasteurs d’âmes fassent toujours autant que fit le Curé d’Ars pour développer les capacités de son intelligence et de sa mémoire, et pour puiser surtout au plus savant livre qu’on puisse lire, la croix du Christ ! Son évêque disait de lui à certains de ses détracteurs : Je ne sais pas s’il est instruit, mais il est éclairé. »[4]

Pie XII ne craignit pas de donner en modèle aux curés et prédicateurs de Rome, cœur de la Chrétienté, l’humble curé d’Ars : « Le saint Curé d’Ars n’avait certes pas le génie naturel d’un P. Segneri ou d’un Bossuet ; mais la conviction vive, claire, profonde, dont il était animé, vibrait dans sa parole, brillait dans ses yeux, suggérait à son imagination et à sa sensibilité des idées, des images, des comparaisons justes, appropriées, délicieuses qui auraient ravi un saint François de Sales. De tels prédicateurs conquièrent vraiment leur auditoire. Celui qui est rempli du Christ ne trouvera pas difficile de gagner les autres au Christ. »[5] Encore ne prêchait-il pas seulement par le verbe, mais il entrait tout entier dans sa prédication : tout son être sacerdotal y vibrait et s’y donnait, ce qui était spécialement perceptible à la fin de sa vie, où la voix affaiblie peinait à se faire entendre : « C’est encore par son regard de feu, par ses larmes, par ses cris d’amour de Dieu ou son expression de douleur à la seule pensée du péché, qu’il convertissait les fidèles accourus au pied de sa chaire.[6] »

Dans sa conférence pour les Journées sacerdotales du Centenaire de la mort du saint Curé, Mgr Ancel, évêque auxiliaire de Lyon, dégageait quatre grandes caractéristiques de la prédication de saint Jean-Marie Vianney[7] :
            1- Son attitude quand il prêchait était purement ministérielle ;
            2- Il disait la vérité tout entière ;
            3- Toujours exigeant, il était sans dureté ;
            4- Enfin, sa prédication était l’écho de sa vie spirituelle.

Ministre de la parole de Dieu

Quant au premier de ces points, Mgr Ancel insiste sur le souci constant du Curé d’Ars : la fidélité à transmettre la parole de Dieu. Le curé d’Ars avait une très haute idée de la prédication. Conscient d’être le témoin de Dieu et de parler en son nom, en tant que ministre de Jésus-Christ Souverain Prêtre, il parlait avec une force qui semblait venir de Dieu lui-même : l’abbé Bernard Nodet[8] note que « lui qui n’avait pas la force de parler semblait avoir la force du tonnerre lorsqu’il parlait de Dieu. »[9] Dans les premières années de son sacerdoce, le saint Curé préparait ses prédications par un travail opiniâtre ; il s’aidait de divers sermonnaires et puisait abondamment dans des sermons copiés qu’il adaptait aux besoins de ses paroissiens ; à mesure que les pèlerins affluaient de plus en plus nombreux à Ars, le saint Curé voyait le temps dont il disposait pour préparer ses sermons allant diminuant ; bientôt, il se voyait contraint de parler « sans autre travail préparatoire que sa continuelle application à Dieu »[10]. Le saint Curé se confiait à l’Esprit-Saint et osait parler d’abondance. Il exigeait de ses fidèles une pieuse et sainte attention : « Notre-Seigneur, qui est la vérité même, ne fait pas moins de cas de sa Parole que de son Corps. Je ne sais pas si c’est plus mal fait, d’avoir des distractions pendant la messe que pendant les instructions : je ne vois pas de différence. Pendant la messe, on laisse perdre les mérites de la mort et de la passion de Notre-Seigneur, et pendant les instructions, on laisse perdre sa parole qui est lui-même. »[11]

Prédicateur de la vérité tout entière

La prédication du Curé d’Ars était tranchante comme le glaive de la parole de Dieu. Il était hors de question pour le saint Curé de diminuer de quelque façon par subjectivisme ou bien par respect humain les grandes vérités de l’Evangile et la saine Doctrine enseignée par l’Eglise. Mgr Ancel explique que « le Curé d’Ars n’hésitait jamais à dire la vérité tout entière et à pourchasser les erreurs, même si, en agissant ainsi, il indisposait ses auditeurs. »[12] Saint Jean-Marie Vianney aimait à dire que « le soleil ne se cache pas de peur d’incommoder les oiseaux de nuit ! »[13]

Exigeant mais sans dureté 

Si le curé d’Ars n’hésitait pas à proclamer haut et fort des vérités qui dérangent, en particulier quant au salut, quant au Ciel, au purgatoire et à l’enfer, quant au péché mortel, à la nécessaire pénitence et à la conversion des âmes, il ne se montrait jamais dur ou méchant à l’égard de ses paroissiens. Il évitait de blesser les personnes. « Je ne me suis jamais fâché contre mes paroissiens, dit-il, je ne crois même pas leur avoir fait des reproches. »[14] Cette bonté du Curé d’Ars et cette délicatesse envers les âmes de celui qui était « doux et humble de cœur » comme Notre-Seigneur rendait d’autant plus efficace sa prédication. Le secret de l’extraordinaire impact de l’humble éloquence du Curé d’Ars tient dans l’ardeur de la charité qui inspirait ses paroles. Saint Jean-Marie Vianney finissait souvent son instruction par ces mots : « Etre aimé de Dieu, être uni à Dieu ; vivre en la présence de Dieu, vivre pour Dieu : ô belle vie et belle mort ! »[15]

Témoin de la Vérité par sa vie

Le Curé d’Ars ne ressemblait pas à ces prédicateurs qui « disent et ne font pas ». Ce qu’il prêchait s’enracinait dans sa vie intérieure et faisait écho à la réalité quotidienne de sa propre vie chrétienne. Saint Jean-Marie Vianney offrait aux âmes un exemple cohérent parce qu’il vivait ce qu’il prêchait, et parce que son Amour de Dieu était la source jaillissante de ses paroles brûlantes du désir de convertir les âmes. Lorsqu’il était encore jeune vicaire à Ecully, on courait à l’église pour l’entendre lorsque venait son tour de prêcher. Saint Jean-Marie Vianney était pourtant encore sans grande expérience de la prédication, mais la foule ne s’y trompait pas : « à travers lui, c’est vraiment Dieu qu’on écoutait. »[16]

Cent cinquante années ont passé depuis que le Curé d’Ars a remis sa belle âme à Dieu. Pourtant, l’écho de la prédication et des enseignements du saint Curé parvient toujours jusqu’à nous, et continue d’opérer la conversion de beaucoup d’âmes, en particulier d’âmes sacerdotales. En cette année de jubilé, prions Dieu de nous donner de saints prêtres, fidèles à enseigner nos âmes par une parole brûlante et par l’exemple de leur vie, capables d’allumer en chacun d’entre nous la vive flamme de l’Amour de Dieu.

Abbé Vincent Ribeton, FSSP
Supérieur du District de France de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pierre

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[1] André Ravier, Le Curé d’Ars, Parole et Silence, 1999, p. 56.

[2] Saint Pie X a insisté avec force sur le devoir d’enseigner la Vérité qui incombe aux prêtres : « Il importe de mettre en relief et avec insistance ce point essentiel : un prêtre quel qu’il soit n’a pas d’obligation plus importante et il n’est tenu par aucune obligation plus stricte. » Lettre encyclique Acerbo nimis.

[3] Cardinal Claudio Hummes, préfet de la Congrégation romaine pour le Clergé, Sermon de la messe célébrée à Ars le quatre août 2009, pour le cent cinquantième anniversaire de la mort de saint Jean-Marie Vianney.

[4] Bhx Jean XXIII, Lettre encyclique Sacerdotii nostri primordia  donnée le premier août 1959, à l’occasion du centenaire de la mort de saint Jean-Marie Vianney.

[5] Pie XII, Allocution Ci torna sempre aux Curés et aux Prédicateurs de Carême de Rome, du 16 mars 1946.

[6] Bhx Jean XXIII, Lettre encyclique Sacerdotii nostri primordia, 01 août 1959, paragraphe 48.

[7] Les Journées sacerdotales du Centenaires furent organisées à Ars du 22 au 24 septembre 1959. Présidées par Mgr Fourrey, évêque de Belley, elles réunirent 600 prêtres. La conférence donnée par Mgr Ancel était intitulée : La spiritualité pastorale du Curé d’Ars.

[8] Abbé Bernard Nodet, Le Curé d’Ars, sa pensée, son cœur, Le Cerf, 2006.L'abbé Bernard Nodet (1911-1990), prêtre du diocèse de Belley-Ars, publia ce recueil en 1956 après un long travail de recherche à Ars. Réédité de nombreuses fois, il devint vite un " classique " incontournable pour qui veut connaître le Curé d'Ars et découvrir sa pensée.

[9] Nodet, ibid., p. 130.

[10] Nodet, p. 129.

[11] Nodet, p.126.

[12] Mgr Ancel, La spiritualité pastorale du Curé d’Ars.

[13] Nodet, p. 128.

[14] Nodet, p. 213

[15] Mgr René Fourrey, Ce que prêchait le Curé d’Ars

[16] Mgr Ancel, ibid.